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Exposition "Temps du jouet, jouet du temps"

Le propre de l’homme est d’abord d’avoir été un enfant, et de le rester toute sa vie. Tout se joue entre cinq et quinze ans et quand je dis que cela se joue, je ne fais pas de jeu de mots.

Le jeu et le jouet sont les clés de la vie à venir. Ils sont le domaine personnel de l’enfant, dans sa vie et hors de sa famille, avant l’école et après l’école.

Leur fonction première tient en trois mots : occuper, distraire, éduquer, en stimulant l’activité, et par la même occasion, l’autonomie.

Pendant longtemps, ces trois composantes ont été fortement associés en fonction d’un objectif préétabli et dans une finalité de reproduction : jeux et jouets pour les filles, pour les garçons, pour les riches ou pour les pauvres. La contrainte du genre a évolué, du fait de la mixité, et la société de consommation a fait le reste en multipliant les occasions ludiques et en démocratisant leurs accessoires. Les hottes des pères Noël débordent de joujoux fabriqués aux quatre coins du monde (ou, plus précisément, conçus à l’ouest et produits en Asie) et vendus suivant les recettes du marketing moderne. Cela commence par un pilonnage d’artillerie télévisée et cela s’achève par la déchetterie ou le marché aux puces. Nous sommes à l’ère de la satiété

Il y a pire, peut être. A l’heure actuelle, le divertissement est devenu le préalable, et non la récompense. C’est jeudi tous les jours de la semaine. L’apprentissage institutionnel passe par des situations de jeu. Le mot d’ordre de l’école est l’animation, sur le mode de la manipulation amusante, de l’objet et de l’image prétextes, comme si l’acquisition d’un savoir ne pouvait se faire qu’à travers des gadgets ou des jouets collectifs « vus à la télé ». La télévision et les jeux vidéo proposent un imaginaire « prêt-à-porter » qui fonctionner dans un registre consensuel aseptisé (spectacles ou jouets politiquement corrects, Walt Disney et produits dérivés) ou, au contraire, plus rude (mais virtuel). La plupart des consoles de jeu offertes aux enfants – sans distinction d’âge explicite – sont, en réalité, taillés à l’échelle d’un monde d’adulte, où la norme est l’excès, la laideur et la violence presse-bouton (dans la plupart des cas, la seule règle est de tuer pour ne pas être tué). L’art de l’enfance a perdu sa troisième dimension : il se réduit à la maîtrise d’un écran.

La nostalgie des jouets d’autrefois procède à la fois de l’exotisme et de la jalousie. Autrefois, le temps du jeu était plus rare et plus précieux. Les objets l’étaient aussi, et par conséquent, plus respectés et plus respectables : ils n’étaient pas interchangeables, se transmettaient parfois de père en fils, de frère en frère ou en cousin et prenaient leur retraite dans un coin du grenier. Ils étaient produits par des gens qui les avaient fait expressément pour nous, pour un marché limité – une région, un pays – et ils ne se noyaient pas dans la masse. Ils étaient relayés ou recrées par leurs destinataires. A huit ou neuf ans, je rêvais de train électrique. Je n’en ai jamais eu. Les boites Hornby, Märklin ou Jouef étincelaient dans les vitrines des marchands de jouets (car on en trouvait encore).

Mon désir a pris forme le jour ou j’ai fabriqué de mes mains quelques rails en contreplaqué, une locomotive en tubes d’aspirine peints en noir à la peinture pour tuyau de poêle, des wagons en carton, où j’ai bâti un décor de tunnels en papier kraft, d’arbres en coton enduits de gouaches et de maisons découpées sur des boites de Banania. Puis j’ai peuplé le tout d’un ensemble de soldats, d’indiens et d’animaux de ferme, accompagnés de Dinky Toys hétéroclites. Durant de longues heures, j’ai appris à recréer le monde à travers mes yeux.

Avec toute la maladresse d’une recherche empirique, sans attendre le mode donné par le maître ou par les parents et en essayant de lui donner du sens. Comme des millions d’enfants du baby boom, j’y ai trouvé une occupation, c’est-à-dire une activité captivante, une distraction, c’est-à-dire un univers à ma propre mesure, hors du champ de l’école ou de l’autorité des parents, et, somme toute, une forme d’éducation à l’autonomie.

Les jouets présentés à Truchtersheim et les jeux qu’ils contribuent à faire revivre ici sont les épaves d’un passé révolu. On peut les examiner comme un archéologue ramasse et inventorie des tessons. On peut les voir comme les témoins d’une histoire culturelle, ennuyeuse à force d’être savante. Mais on peut aussi les considérer comme les petits trésors d’enfants en culotte courte qui ont beaucoup rêvé et qui ont cru des tas de choses avant de devenir des hommes mûrs.

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